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Les 10 Commandements du pornophile

Clint B

Publié

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Pornophiles de tous pays, unissez-vous ! L’étau ne cesse de se resserrer autour de la pornographie, forme d’art qui a pour seul tort de proposer aux grandes personnes, adultes et responsables, un divertissement cathartique à la hauteur de leurs fantasmes les plus fous, de leurs complexes sexuels les plus enfouis. Accusé tantôt de dénigrer les femmes, tantôt corrompre la jeunesse, voire carrément inculpé de la décadence de notre monde, loin devant le capitalisme ou la télé-réalité, le X subit partout dans le monde les assauts mesquins des tartuffes de l’ordre moral, dans ce que d’aucuns n’hésitent plus à qualifier de « War on Porn », la guerre contre le porno. Et il n’est personne pour s’ériger contre cette injustice, pas même parmi les plus fervents passionnés de la discipline. La communauté des pornophiles, liée par le secret, se garde bien de défendre publiquement son bout de gras, de peur de finir clouer au pilori, en complice de l’ignominie. Et si le problème venait finalement de là, de cette stigmatisation infamante de l’amateur de volupté cinématographique ?

Ce qu’il manque, à cette communauté réduite au silence par la honte de son plaisir, c’est un manifeste, un code d’honneur rigoureux permettant de brandir à la face du monde les valeurs inaltérables qui unissent les amoureux de la chair. Alors, tous sauront quel genre d’êtres justes et intègres se cache derrière les millions de vues que génère la pornographie.

Ce code, permettez-nous humblement d’en faire l’ébauche, ci-après, au moyen d’un exercice canonique s’il en est, celui des 10 commandements du pornophile. Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, reprenez avec nous tous en cœur. (Aujourd’hui, c’est boogie-woogie ET prière du soir…)

1. Tu respecteras les femmes

À bien des égards, la pornographie est une affaire de femme. Bien loin de n’y être que des corps à pénétrer, elles en sont tout à la fois les ouvrières, les stars, les icônes promotionnelles et les portes-paroles auprès du public. Sans les femmes, le porno ressemblerait sans doute à une queue-leu-leu sans fin, pour le plus grand bonheur des musiciens de la fanfare. Bref, l’amour du X ne va pas sans une considération de l’éminente compétence des dames à tenir un business par les couilles et s’imposer en patronnes, tout en composant avec des vies privées aussi préservées que possible des fouineurs et des curieux. Un seul mot : respect.

2. Tu considèreras les hommes

De fait, le mâle est le parent pauvre de la pornographie hétéro. Souvent réduit au statut de piston organique, le hardeur n’est pas qu’un queutard obsédé au coup de rein mitraillette. C’est un professionnel de l’ombre au mental d’acier, surmontant chaque jour le défi érectile qui s’impose à lui malgré l’ingratitude d’être un éternel figurant. Performeur, c’est un métier.

3. Tu respecteras le consentement

« – Donc on part sur un BBG VGA, avec DP puis DPA ?

– D’accord, mais doucement sur la DPA, j’ai tourné hier.

– C’est noté. Si ça passe pas, tu dis « Cut ! », et on se contentera de la DP.

– Tope là ! »

Le consentement est au cœur de la démarche pornographique. Sans consentement, pas de porno. Aussi, l’amateur éclairé se doit de mesurer pleinement et à tout moment les enjeux de la cooptation sexuelle, au sein de sa passion comme dans sa vie privée. Aucune pratique (fellation, cunnilingus, sodomie…), aucun acte (fessée, suçons, gros mots…) n’est anodin, automatique ou « inclus dans le forfait ». Chaque acrobatie requiert l’entente et la coordination de chacun des participants. Aussi, le pornophile propose, discute et, au besoin, use d’un safeword, pour que chacun y trouve son compte…

4. Tu ne jugeras point les paraphilies d’autrui

Les urophiles se gargarisent de pipi, les fétichistes des pieds n’aiment rien tant que téter un gros orteil et la mouvance Furry se complait dans des bacchanales qui repoussent toujours plus loin les frontières de l’anti-spécisme costumé. Certains vicieux adoreraient même ne faire l’amour qu’à deux, en missionnaire, allongés dans un plumard. Beurk ! Mais au fond, qui sommes-nous pour juger ? Nous sommes tous perclus de petites fantaisies salaces, assumées ou refoulées, que nous rêvons d’assouvir dans le secret de nos intimités. Pourvu que le troisième commandement soit respecté à tout moment, il n’y a pas de déviances, il n’y a que des préférences.

5. Tu ne condamneras pas ceux qui font commerce de ton plaisir

Le double standard n’est pas tenable. On ne peut pas, d’une main, se divertir du fruit du labeur pornographique, et de l’autre, condamner la vénalité de celles et ceux qui « vendent leurs corps ».  Le charme est un service, ni plus ni moins. Et ceux qui le prodiguent n’ont aucun devoir déontologique de justifier de le dispenser pour autre chose que l’argent. Chacun son business. Est-ce qu’on demande aux chauffeurs routiers s’ils bossent pour le plaisir ?

6. Tu garderas le secret de leur activité

Si le pseudonyme est une norme dans le milieu, c’est que le métier place ceux et surtout celles qui le pratiquent dans une position sociale délicate. Rejet, harcèlement, stigmatisation professionnelle et institutionnelle, le secret est, pour les travailleurs du sexe, une garantie fondamentale de confort et de sécurité. En outre, connaître personnellement un ou une sexworker n’a rien d’un événement et fanfaronner quant à son identité public est, au choix, stupide, dangereux, ou mesquin. On appelle ça l’outing, et ses conséquences peuvent être dramatiques.

7. Tu ne feras ni commerce, ni échange, ni profit, ni don à autrui des œuvres acquises en ton nom

Sextos, nudes, films de cul classiques, webcam shows ou custom videos, l’intégralité du contenu pornographique est protégé, qu’il s’agisse de droit à l’image et/ou de droit d’auteur. Partager les productions érotiques d’autrui, même gratuitement, même « juste aux copains », porte un grave préjudice à leurs auteurs. Ça tue le business des professionnels et dépossède les amateurs de leur intimité.

8. Tu défendras la cause des travailleurs du plaisir

Il n’est pas question de faire un chèque en blanc à toutes les formes d’exploitation sexuelle que le capitalisme rend possible ; simplement de reconnaître le droit d’exister et d’exercer à toutes celles et ceux qui ont choisi de faire du charme et du plaisir leurs modes de subsistance. Quoi de plus naturel lorsqu’on en tire sa jouissance ?

9. Tu rétribueras les artisans de ton plaisir à hauteur de la jouissance procurée

Les intarissables flots de perversion qui déferlent sur le web à chaque instant, il y a forcément des gens qui se lèvent le matin pour les fabriquer. Et ces gens, il faut bien qu’ils mangent. Or, si tout est gratuit, comment on fait ? C’est simple, on fait mal, on fait moins, on fait cheap, voire on ne fait plus du tout. Tout travail mérite salaire. Aussi, le pornophile averti achète ses films, « tipe » ses camgirls, souscrit un abonnement chez ses studios préférés et ses modèles favoris, au nom du soutien à la production de qualité. Ce n’est pas l’aumône, c’est l’éthique.

10. Tu veilleras à l’éthique des œuvres dont tu jouis

L’éthique est, justement, le nouvel enjeu de notre rapport à la consommation. Et il n’y a aucune raison à ce que le X-business y échappe. On évite d’acheter des pompes cousues par des gosses à l’autre bout du monde. On boude les fruits et légumes récoltés par des semi-esclaves péruviens payés au lance-pierre (littéralement). Donc, on arrête de se pignoler sur les séquences cradingues et fauchées où des abuseurs notoires malmènent des demoiselles naïves pensant passer une audition pour le prochain Seigneur des Anneaux (« Le Retour du Doigt »). Si le vice et la transgression sont les moteurs de la tentation pornographique, ils ne doivent pas amoindrir l’exigence du spectateur pour des conditions de travail dignes et décentes dans la profession.

Ne nous y trompons pas. La caricature du fan de porno vicelard, grossier et asocial est moins une réalité qu’un outil dont use les censeurs pour intimer le silence à quiconque oserait s’opposer à l’aseptisation de nos fantasmes. Il est plus que temps de mettre fin à cette imposture, en dépeignant notre sujet tel qu’il est censé être : un spectateur informé et consciencieux que le porno a sensibilisé à des questionnements économiques, sociaux et éthiques aujourd’hui de tout premier ordre. C’est encore bien insuffisant pour remporter la fameuse « War on Porn », mais peut-être qu’à travers ce manifeste, le pornophile passionné qui sommeille en chacun de nous trouvera le courage de s’élever contre la pudibonderie ambiante qui camoufle ses relents réactionnaires et rétrogrades derrière des amalgames douteux et des condamnations arbitraires.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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