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Lola Bunny est-elle victime de slut-shaming ?

Clint B

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Être pour, c’est se faire l’apôtre d’une cancel culture bolchevik prompte à réinstaurer la police de la pensée et, au besoin, les camps de rééducation. Être contre, c’est révéler au monde ses idéaux réactionnaires, machistes et un tantinet zoophiles au nom du respect du matériau originel. Le débat autour du nouveau design de Lola Bunny, révélé pour la promotion du prochain remake de Space Jam, ne laisse aucune place à la nuance, à en croire les échanges enflammés sur la toile. Et si cette nouvelle polémique stérile sur la sexualisation d’une lapine de dessin animé en disait finalement moins sur les tendances progressistes de notre société que sur notre propension à nous indigner de tout ?

 

Pour l’enfant des nineties, le Space Jam de 1996 fait figure de sommet cinématographique indépassable. Rendez-vous compte : Michael Jordan, la toute première superstar internationale du sport, qui vient disputer un match de basket ball intergalactique épaulé de Bugs Bunny et sa bande d’impayables Looney Tunes, sur l’inoubliable I Believe I Can Fly de feu R-Kelly. Triple oscar du meilleur film de tous les temps pour les 6-12 ans de toute la planète. Et soudain, Lola Bunny !

 

La lapine, girlfriend à venir du lagomorphe le plus célèbre de l’animation, fait sa toute première apparition dans une séquence de basket où elle met la piquette à son pendant masculin, raide de désir. Mais plus encore, avec sa silhouette féminine, soulignée d’un mini-short, son crop top aux bretelles lâches et sa démarche chaloupée, que la BO rythme d’un jazz sensuel, Lola Bunny est immédiatement propulsée au rang de femme fatale ; l’inavouable sex-symbol de toute une génération de marmots qui éprouvait alors ses premiers émois furry.

Hivemind, Une Famille en Or version Twitch sur la chaîne du streamer Ludwig.

La fureur du furry

25 ans plus tard, à l’annonce de l’actualisation du film culte, qui mettra cette fois-ci en scène Lebron James, les attentes sont donc immenses pour tous ceux qui ont depuis embrassé la cause des costumes zoomorphes et des orgies inter-espèces. Et là, c’est le drame ! Exit les lignes athlétiques et le débardeur au-dessus du nombril, l’héroïne tant attendue fait peau neuve sous une chasuble informe, dépourvue de poitrine, de cuisses, de mollets, au grand dam de ses zélateurs les plus farouches, qui se mobilisent pour relever l’affront. C’est le début de la foire d’empoigne. Ce qui ne devait être qu’un épi-phénomène, la complainte sourde de quelques geeks nostalgiques, vire à la guerre de tranchées lorsque les excrétions réactionnaires percutent le ventilateur woke de twitter.

D’un seul coup, la sensualité présumée de Lola Bunny devient un débat de société. En cette période de résurgence des luttes féministes, à quelques jours seulement de la journée internationale des droits des femmes, le message paraît essentiel : il est temps d’arrêter de sexualiser les personnages féminins de dessins animés. Mais avant même qu’on puisse attribuer la récente émancipation de Lola à Veil, à Wolfe ou à Dworkin (plutôt à Dworkin si vous voulez mon avis), les médias s’emparent de la juteuse affaire, pour se pâmer par contagion du progressisme de l’initiative.

Lords of war

De The Cut à Première, en passant évidemment par les spécialistes de la justice sociale de comptoir que sont Slate et Konbini, la presse « culturelle » se fend d’éditoriaux en cascade histoire de mettre un peu d’huile sur le feu pour mieux servir la soupe. Vous aviez aimé la polémique sur le casting de la petite sirène ? Vous regrettez l’absurde « James Bond sera une femme noire » ? Vous allez adorer « Lola Bunny désexualisée, les misogynes en PLS ». C’est le nouveau marronnier favori des pourvoyeurs de buzz, un deal gagnant-gagnant. D’abord, on s’indigne d’un fait de société quelconque, au nom d’une valeur sélectionnée au hasard dans le bingo woke (Ex : doublage + discrimination raciale = les doubleurs blancs volent les rôles de personnages noirs). Ensuite, on antagonise les positions. Le conflit génère le commentaire, le commentaire génère le clic, le clic génère le trafic, le trafic génère l’argent. Enfin, on donne la parole au pourfendeur de l’injustice, généralement un producteur ou un studio pas du tout woke, qui vient faire sa pub gratuitement, auréolé d’un statut de résistant à l’ordre établi tout juste sorti du chapeau.

C’est ainsi que nous avons pu lire les analyses outrancières sur la question, puis les comparaisons anatomiques, en images, entre l’obscène Lola de 96 et la Lola de 2021, nouvelle icône féministe, pour finir sur le commentaire du réalisateur, ponctué du jargon woke tiré du bingo précédemment cité.

 » Nous sommes en 2021. Il est important de refléter l’authenticité de personnages féminins forts et capables. (…) Nous avons donc retravaillé beaucoup de choses. D’abord son look, pour nous assurer qu’elle avait une longueur de short appropriée et qu’elle soit féminine sans être objectivée. Et puis on a voulu lui donné une vraie voix. Pour nous, l’idée était d’ancrer le personnage dans ses prouesses athlétiques, ses qualités de leader. Faire d’elle un personnage aussi entier que les autres. »

On passera sur la « longueur de short appropriée » et son arrière-goût de charia Disneyland…

Malheureusement, dans leur frénésie revendicatrice, les ayatollahs du buzz progressiste, tout comme les zoo-fétichistes réfractaires, se prennent majestueusement les pieds dans le tapis. Massivement relayée comme argument du design inapproprié de la lapine, l’image la plus commentée n’est, en réalité, pas extraite du film original, ni même du matériel promotionnel de l’époque. Il s’agit très ironiquement du fan art d’un certain Spiritto, dessinateur furry de son état, dont l’intérêt pour l’héroïne de dessin animé confine à la vénération pornographique. Etablie sur des sources plus que douteuses, la polémique Lola Bunny serait-elle donc une tempête dans un verre d’eau ?

La Lola Bunny de Spiritto, relayée par The Source, Konbini

Not bad, just drawn that way…

Pas tout à fait. Elle est en fait particulièrement révélatrice de notre rapport au désir sexuel. Dans les faits, la « sexualisation » originelle de Lola Bunny se révèle difficile à caractériser. À quoi, à qui reprocher le fantasme qu’elle suscita à l’époque ? À ses courbes féminines discrètes, pourtant bien moins racoleuses que les proportions d’une Jessica Rabbit ou d’une Betty Boop ? À son statut de love interest du héros, souligné par la mise en scène ? Il faudrait alors revoir le concept de personnage-fonction, pierre angulaire de l’humour cartoon. À son accoutrement suggestif, alors ? Allez, admettons. C’est vrai que pour une demoiselle qui entend se faire respecter sur un terrain de basket, être habillée si court tient pratiquement de la provocation. Ne l’aurait-elle pas un peu cherché, finalement ?

Et si, au contraire, la sexualisation n’était pas dans la main du dessinateur, mais dans l’œil du spectateur ? Dès la première séquence, Lola Bunny se définissait déjà comme un personnage féminin « fort et capable », « ancré dans ses prouesses athlétiques, ses qualités de leaders », contrairement aux arguments invoqués par Malcolm D. Lee pour justifier la révision. Son seul défaut : avoir fait montre, par le biais d’un short un peu trop cour ou d’une œillade un peu trop appuyée, d’une attitude trop séduisante pour être prise au sérieux. Et l’image de la lapine sexy, faire-valoir du héros masculin, a supplanté celle de la meneuse de jeu. Si elle est désirable, c’est nécessairement qu’elle est obscène ; à tel point que, dans une hallucination collective, même les promoteurs de justice sociale sont incapables de la percevoir autrement que sous les traits d’un pastiche érotique pour amateurs de fourrure synthétique. Or, indexer la crédibilité d’une personnalité féminine à son degré de chasteté relève d’une dynamique bien connue et pas franchement progressiste : le slut-shaming.

« Je me fiche que Lola Bunny soit habillée moins sexy dans Space Jam 2, mais je suis incroyablement épuisée par l’idée que le moyen que vous proposez pour qu’un personnage féminin soit pris au sérieux est de lui retirer ses seins. »

D’ailleurs, le nouveau design n’est pas condamné que par une bande d’incels à qui l’on vient de retirer son support masturbatoire. De nombreuses voies féminines se sont élevées pour dénoncer cette stratégie de communication rétrograde qui consiste à retirer des boobs aux personnages féminins pour leur ajouter du crédit. Le puritanisme se cacherait-il sous les atours flatteurs de la lutte féministe ? Impensable, voyons ! C’est en tout cas à cet instant précis que le serpent du militantisme virtuel se mord la queue. L’affaire Lola Bunny s’impose finalement comme un cas d’école de la vacuité d’apprécier les personnages de fiction à l’aune de leur potentiel progressiste, a fortiori quand l’exercice consiste à mesurer la baisabilité d’une lapine de cartoon. À terme, tous les arguments finissent par justifier toutes les positions et le progrès social ne sert plus que la communication publicitaire. Warner Bros s’est offert une tournée des médias pour son remake sans envergure, et Twitter est à présent envahi d’illustrations profanant nos plus tendres souvenirs d’enfance. Avions-nous vraiment besoin d’en arriver là ?

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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