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Toutes bi or not toutes bi ?

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Grâce aux stars comme Miley Cyrus, Cara Delevingne, Demi Lovato ou encore Kristen Stewart, qui revendiquent publiquement leur attirance pour les femmes, la parole et les mœurs se libèrent. Évolution des mentalités ou tendance de fond, les femmes hésitent de moins en moins à vivre leur bisexualité. En 2026, une femme de moins de 30 ans sur cinq se définit comme bisexuelle ou pansexuelle selon l’IFOP. Pourquoi cette sexualité semble-t-elle mieux assumée par les femmes que par les hommes ? Simple mode ou réelle inclination naturelle ?

La bisexualité, une menace pour les hommes… mais pas pour les femmes

Catherine Deschamps, socio-anthropologue (qui a collaboré à l’ouvrage Bisexualité, le dernier tabou) affirme que « la bisexualité féminine serait socialement mieux acceptée aujourd’hui que la bisexualité masculine. D’abord, parce que les femmes revendiquent plus volontiers leur bisexualité que les hommes, davantage portés à la clandestinité. »

Ce que confirme Valérie Baud, porte-parole de l’association Bi’cause : « historiquement, les relations entre femmes n’étaient pas considérées comme des relations sexuelles à part entière. J’ai recueilli des témoignages de femmes hétérosexuelles, en couple avec un homme, qui avouent ressentir de l’attirance pour une femme. Sur le coup, le compagnon trouve ça excitant. Tant que ça reste purement sexuel, ça alimente un fantasme. Pour les hommes, c’est encore différent : c’est la virilité qui est mise en cause. »

Pourquoi la bisexualité est-elle plus redoutée par les hommes que par les femmes ? Parce que, tout simplement, il est structurellement plus difficile de construire une identité masculine. Le petit garçon met un certain temps à se détacher de sa mère, et ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’il pourra désirer une autre femme. L’homme mène un combat contre cette union primaire, qui, même si elle est dépassée, reste au cœur de l’identité masculine. Le danger se trouve dans un désir de régression vers l’état originel. Pour les femmes, le lien symbiotique mère-fille lors des premiers mois n’est pas forcément vécu comme une menace : il augmente plutôt, chez la fille, le sentiment d’identité. Ainsi, les femmes prennent généralement moins au sérieux, sur le plan identitaire, leurs expériences avec d’autres femmes. La bisexualité masculine, à l’inverse, peut être vécue comme une menace dirigée contre le sentiment d’appartenance au genre. L’homme est à la fois attiré et inquiet par la perspective d’une nouvelle forme de fusion symbolique avec le féminin originel.

Qui sont les bisexuelles ?

Les bisexuelles, dans leur grande majorité, restent discrètes. Selon Catherine Deschamps, « la plupart de ceux qui ont une pratique bisexuelle se disent homos ou hétéros. D’abord parce que ces catégories sont socialement mieux acceptées, et aussi car leur attirance envers les hommes et envers les femmes ne s’exprime pas dans les mêmes proportions. »

Karine, mariée et mère de deux enfants, a vécu sa première expérience avec une femme à 43 ans. « J’avais expérimenté des baisers et des caresses avec d’autres filles quand j’étais étudiante, mais ça n’avait jamais été très loin. Après, j’ai vécu une vie de femme mariée standard, avant de divorcer. Jusqu’à ce que je rencontre Stéphanie et que nous vivions quelque chose ensemble, ma bisexualité est restée en stand-by. Peut-être que l’orientation sexuelle n’est qu’une question de rencontre ! »

La bisexualité demeure parfois un fantasme latent. Une femme peut vivre sa vie d’hétérosexuelle tout en gardant au fond d’elle-même une attirance pour le même sexe, qui restera latente et se révélera un jour, ou pas. Nombreuses sont les femmes qui se sentent bisexuelles tout en ayant des relations exclusivement hétérosexuelles ou homosexuelles. Autrement dit, on peut être bi dans l’âme sans forcément vivre sa bisexualité au quotidien.

Le sexologue et psychanalyste Claude Esturgie souligne que « notre éducation ne nous permet pas toujours d’exprimer nos préférences sexuelles. Pour certains, la bisexualité peut être une phase transitoire entre une hétérosexualité insatisfaisante et une homosexualité qu’ils ne sont pas encore prêts à admettre. Pour d’autres, elle est un mode de vie qui correspond à une réelle inclination envers les deux sexes. »

Marie, 42 ans, kinésithérapeute, est une « vraie » bisexuelle, capable de s’investir pleinement avec un homme ou une femme : « J’ai longtemps cru que j’allais devenir exclusivement lesbienne. Ce n’est pas que les hommes ne m’attiraient pas, mais je trouvais qu’ils ne savaient pas toujours y faire avec les femmes. Aujourd’hui, j’aurais aimé autant d’hommes que de femmes. Une passion avec un homme, suivie d’une aventure avec une femme, puis l’inverse… Rien n’était tabou à la maison quand j’étais adolescente. On parlait librement de sexualité. Cela m’a permis d’assumer mes envies. »

Il est également important de souligner que rien, dans la sexualité d’un individu, n’est jamais définitif. Une femme hétérosexuelle qui découvre l’amour avec une femme à 40 ans peut être considérée comme bisexuelle, puisque son vécu est à la fois hétérosexuel et homosexuel. Mais elle pourra très bien estimer qu’elle a totalement changé d’orientation et se sentir exclusivement lesbienne, ou refuser toute étiquette. Selon le psychiatre Jean-Roger Dintrans, « la bisexualité est souvent vécue chez les femmes sur le mode du jeu. Il s’agit d’une bisexualité qui n’est pas engageante, au sens où il n’y a pas d’investissement affectif profond. »

Solène, 37 ans, aime les hommes et les femmes, et l’assume pleinement : « Être intime avec un homme ou avec une femme, sourit-elle, ce n’est pas du tout la même chose. Avec une femme, l’échange permet une fusion, car nous nous comprenons intuitivement. Avec un homme, je cherche la différence, ce qui m’échappe. J’éprouve du désir pour le semblable et pour l’autre. Pourquoi choisir ? »

Des chiffres qui explosent avec la génération Z

L’évolution des données en une génération est saisissante. Là où l’Enquête sur la sexualité en France de Michel Bozon et Nathalie Bajos (2008) ne recensait que 0,8 % de femmes se revendiquant bisexuelles, les enquêtes récentes de l’IFOP (2023,2025) montrent que ce chiffre atteint désormais près de 8 % toutes générations confondues, et dépasse les 20 % chez les femmes de moins de 30 ans. Une mutation silencieuse qui doit moins à un effet de mode qu’à une profonde évolution culturelle : la génération Z a grandi avec le modèle de l’échelle de Kinsey, l’idée que la sexualité est un spectre plutôt qu’une case, et des figures publiques qui assument sans complexe leur fluidité. Miley Cyrus, Cara Delevingne, Bella Thorne, Demi Lovato : autant de voix qui ont normalisé une réalité longtemps tue.

Les applications de rencontres ont également joué un rôle structurant. Sur Feeld ou Hinge, la bisexualité est devenue une option parmi d’autres, banalisée, dépourvue du stigmate qu’elle portait encore il y a dix ans. La fluidité sexuelle n’est plus une déviance : elle est, pour une part croissante de la population féminine, simplement la réalité.

La bisexualité est devenue une option parmi d’autres, banalisée, dépourvue du stigmate qu’elle portait encore il y a dix ans.

Reste la question que posait déjà Bozon et Bajos, et qui n’a pas pris une ride : entre les envies, les expériences réelles ou fantasmées, ce que l’on assume ou pas, comment rendre compte en un chiffre de la complexité infinie de nos sexualités ?

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