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Enjeux du blocage du porno, l’Ifop sonde les Français

Clint B

Publié

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Maintenant que le blocage du porno a été décrété en France, à la faveur d’une loi votée par le Sénat imposant une vérification d’âge rigoureuse pour toute connexion à un site X, tout le X-business est aux aguets, curieux de la sauce à laquelle il va être mangé. Or le problème est soumis essentiellement à deux critères : les moyens mis en œuvre par l’état pour faire appliquer la loi, et la docilité avec laquelle le public, conquis par l’offre gratuite et souvent pirate, se conformera aux directives. Si la première condition baigne évidemment dans cet indécrottable flou artistique qui fait la saveur de la politique LREM, la seconde gagne en clarté grâce à un sondage Ifop commandé par La Voix du X et publié cette semaine.

Depuis 2008, et la naissance des tubes porno, le public français s’est tranquillement acclimaté à une offre pornographique aussi gratuite que diversifiée, les plateformes distribuant sans vergognes pléthore de contenus piratés issus des quatre coins du monde. Et la production native de composer avec cette concurrence déloyale, dans l’indifférence des pouvoirs publics, bien plus occupés à couvrir le CNC qu’à préserver l’exception pornographique française. Alors que le statu quo vacille, la régulation prônée par le gouvernement, une vérification d’âge a fortiori nominative, pourrait tout aussi bien rendre au X français sa souveraineté que le plonger définitivement dans l’ombre des multinationales du streaming adulte. La principale inconnue, c’est l’attitude des consommateurs face au contrôle. Vont-ils jouer le jeu et montrer patte blanche pour accéder légalement à leurs contenus, ou entendent-ils se complaire dans la clandestinité, pour continuer de jouir des séquences piratées ailleurs ? À l’initiative de notre journal La Voix du X, l’institut de sondage Ifop a enquêté, entre le 17 et le 18 juin, auprès d’un panel représentatif de 1020 Françaises et Français, consommateurs réguliers ou non de pornographie.

Ça commence mal… (l’infographie complète ici)

La confiance règne…

Premier constat, l’obligation de décliner son identité en introduction de chaque site porno est perçue comme une atteinte à la vie privée pour 57% des Français ; une statistique qui bondit naturellement à 81% chez les consommateurs hebdomadaires, sans doute plus secrets que quiconque quant à la teneur de leurs passions assidues. Et pour cause ; l’idée d’une base de données nominatives recensant préférences et fétichismes effraie plus des deux tiers des sondés. On les comprend. Les femmes, toutes consommations confondues, sortent cependant du lot puisqu’une faible majorité d’entre elles (53%) semble favorable à la mesure.

La population est de toutes manières assez dubitative quant à la compétence du gouvernement à effectivement restreindre l’accès des sites de cul aux mineurs. Pour six français sur dix, c’est peine perdue. Et le CSA inspire encore moins confiance pour ce qui est de sa capacité à réguler l’accès aux sites. Loin d’être à une contradiction près, le Français moyen attend tout de même du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel qu’il intime à Google l’ordre de déréférencer les sites illicites. On peut toujours rêver.

Une très faible confiance accordée (l’infographie complète ici)

Il faut dire que sans ça, la guerre contre les sites de cul « open bar » s’annonce coton, et aucune stratégie impliquant la coopération du public ne satisfait celui-ci ; ni par le biais d’une authentification via un « tiers de confiance » (comprendre : une boîte privée) agréé par l’état (44% d’opinion favorable) ; ni par l’intermédiaire des fournisseurs d’accès à Internet (31%), qu’ils bloquent les adresses illicites à la source ou qu’ils restreignent les sites selon l’âge du propriétaire de la ligne ; et encore moins à travers l’outil développé par une multinationale du porno type Mindgeek ou Xvidéos. Avec une confiance estimée à seulement 13%, les Français préfèrent encore filer leur RIB à une riche héritier nigérian dans le besoin plutôt que s’inscrire sur AgeID.

Contre-bande à la française

En outre, le sondage met en lumière un profond paradoxe de la société française. Si tout le monde s’accorde à reconnaître le problème profond de l’exposition incontrôlée des mineurs à la pornographie, 63% des sondés estiment que la question est essentiellement du ressort des parents ; un narratif lénifiant qui conforte chacun de l’argumentaire du « Pas chez moi, voyons ! » Ainsi, 64% des consommateurs réguliers se disent prêts à frauder en recherchant les sites sans vérification qui échapperaient au contrôle de l’état et 41% feront usage de VPN pour se soustraire au contrôle. Fait aussi intéressant qu’absurde : les internautes sont finalement plus enclins à souscrire à l’abonnement payant d’un prestataire de navigation clandestine, et donc à céder leurs données bancaires et personnelles à une obscure société numérique, qu’à s’enregistrer légalement et payer légitimement leur producteur local de porno. On n’est pas sorti de l’auberge.

Chacun voit midi à sa porte (l’infographie complète ici)

Au final, sans une régulation stricte des sites pornographiques disponibles sur le web français par les autorités, seule la production nationale, et donc accessible à la juridiction, sera pénalisée par la nouvelle loi en vigueur. Elle sera alors contrainte de ficher son public et donc de voir son trafic s’effondrer, alors que tous les sites pirates se gargariseront de la réactance des nombreux tricheurs. Et il ne s’agit pas seulement des quelques grands distributeurs que compte notre paysage pornographique, mais de l’intégralité de la porn-culture francophone sur le web, ce présent article compris. Tout cela pourrait bien disparaître, si l’état ne joue pas son rôle jusqu’au bout.

Des perspectives de fraude parfaitement intégrées (l’infographie complète ici)

À plus forte raison, sans une réhabilitation publique et médiatique du porno auprès de la société française, impliquant le spectateur dans une consommation réfléchie, raisonnée et éthique (voire payante, soyons fous), l’état ne gagnera pas la guerre contre la prolifération incontrôlée du X, une liberté considérée comme acquise par toute une génération. Comme l’a prouvé le fiasco Hadopi, la répression est une stratégie parfaitement vaine si elle ne remporte pas une adhésion unanime des citoyens qu’elle entend raisonner.

 

Retrouvez l’analyse détaillée du l’Ifop derrière ce lien. Elle rapporte en outre les communiqués de deux acteurs essentiels du marché national du divertissement adulte : le groupe Jacquie & Michel et la plateforme Tukif. Nous les partageons ci-après.

Le point de vue du groupe Jacquie & Michel

« Il n’y a absolument aucun débat à avoir sur la protection des mineurs. Tout le monde est unanime là-dessus : un enfant n’a pas à visionner des contenus destinés exclusivement aux adultes.
L’amendement qui vient d’être adopté au Sénat pose toutefois des questions sur certains points. Lorsque le groupe J&M a été auditionné à l’Assemblée Nationale, nous avons insisté sur la nécessité de mettre en oeuvre et de promouvoir des mesures éducatives fortes non seulement à destination des mineurs (éducation sexuelle) mais également des parents (contrôle parental). Nous avions également, à cette occasion, fait part de nos doutes quant à la réelle efficacité de mesures de blocage technique qui seront aisées à contourner par l’utilisation de plus en plus répandue de services VPN (logiciels permettant de masquer l’origine d’une connexion). Nous serons par ailleurs extrêmement vigilants au respect de cette loi par les sites étrangers basés dans des paradis fiscaux et qui depuis des années diffusent gratuitement du contenu – le plus souvent volé aux producteurs – sans aucun contrôle.

Si toutes ces mesures sont appliquées par tous et sans distinction nous y sommes bien entendu tout à fait favorables. Nous travaillons d’ailleurs depuis plusieurs mois à des modifications techniques que nous allons déployer dans les semaines qui viennent afin de nous y conformer totalement. Nos contenus étant dans leur immense majorité déjà payants cela n’impactera que très peu notre activité. Le groupe J&M continuera à porter le débat sur le terrain de l’éducation et de la prévention.« 

TuKif

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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