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Sperme, cyprine et salive, les fluides font-ils le X ?

Clint B

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Comme le constate Linda Williams, la papesse des Porn Studies, dans son essai Film Bodies, si le sang est l’apanage du cinéma d’horreur, les larmes celui du mélodrame, alors la représentation des fluides sexuels est incontestablement l’un des attributs fondamentaux de la pornographie. Ça gicle, ça jaillit, ça bave, ça coule, ça suinte plus que n’importe où ailleurs. Et alors qu’on s’émerveille communément de la gymnastique des plus acrobatiques que le X donne à voir, une double pénétration par-ci, une reverse-cowgirl par-là, on omet généralement de mentionner l’importance, que dis-je, la prépondérance des humeurs dans l’esthétique pornographique. À la base de nombreuses thématiques porno (creampie, uro, deepthroat), les fluides corporels sont à la fois accessoires graphiques et sources de fétichismes divers. Une bonne raison, s’il en fallait une, de plonger la tête la première dans le grand bain des sécrétions humaines sexy.

Fourré ou en glaçage

Pourrait-on vraiment prétendre traiter des liquides organiques dans le porno sans citer le plus évident d’entre eux, celui qui entre tous incarne le plus parfaitement la jouissance, celui qui tel un paraphe conclut chaque exercice d’une dédicace brouillonne : l’incontournable foutre ? Evidemment non. Mais le sperme est tellement central dans le X qu’on peinerait presque à savoir par où commencer.

On a absolument tout fait avec le sperme. Le déverser sur le visage, sur les seins, sur les fesses, sur le dos, ou sur les pieds, en portion individuelle ou en contribution collective. On l’a avalé, recraché, échangé et même, à l’occasion, « sniffé ». On en a fait des gargarismes, des creampies, des bukkake, des milkshakes, des « omelettes »… Et le plus dingue, c’est que chacune de ces options sensiblement égales se change, dans l’univers fabuleux du X, en authentique choix esthétique, déterminant autant le genre de la séquence dans laquelle elle figure que le public à qui elle est adressée.

En outre, le sperme est si essentiel à l’art pornographique que les acteurs se mettent une pression folle pour éjaculer en tant et en heure des louches toujours plus grandes, toujours plus denses, toujours plus nacrées de leur divin nectar. Car bien souvent, pas d’éjac, pas de conclusion. Vous quitteriez un feu d’artifice sans avoir vu le bouquet final, vous ? Heureusement, les productions ne manquent pas d’astuces pour truquer l’épilogue : lait concentré, préparation au blanc d’œuf, pompes manuelles hors-champ, jeu de cadrage, art du montage… Il existe même quelques sociétés spécialisées dans la conception et le commerce de fausse semence, reproduisant très précisément sa texture et son goût (mais pourquoi le goût, au juste ?), et dont les deux tiers de la production sont vendus, tenez-vous bien, à des particuliers. Comme quoi, il n’y a pas que dans le X que le foutre cristallise les fantasmes…

Les fables de la fontaine

Pendants féminins du jus de corps d’homme, les sécrétions sexuelles féminines connaissent quant à elles leur lot de controverses dans le X ; à commencer par la fameuse cyprine, qui fait débat. Doit-on la montrer ou bien la cacher ? C’est que le sexe féminin se doit généralement d’être pur et glabre, à la limite luisant de désir, pour être mieux souillé par l’invasive et turgescente virilité. Aussi, tant que la mouille est cristalline et virginale, elle a droit de cité. Mais dès lors qu’elle se trouble, s’épaissit, se nacre, par l’effet de ces mystérieux organes du plaisir que sont les glandes de Skene, elle est décrétée liquida non grata, et évacuez d’un coup de lingette intime, entre « Coupé ! » et « Action ! ». À croire que le gluant, le visqueux, le « sale » serait l’apanage des mâles…

Mais ce n’est pas tout, l’éjaculation féminine, telle qu’elle est représentée dans le porno, façon « Grandes Eaux de Versailles », est elle aussi sujette à la polémique. Le « squirt », urine or not urine ? La question n’est pas anodine, puisqu’irriguée de considérations tout à fait politiques. Peut-on expliquer à Madame, inhibée par des siècles d’un patriarcat avilissant le plaisir féminin, qu’en s’abandonnant à l’orgasme, elle a sans vergogne pissé dans les draps ? De fait, la recherche prend des pincettes sur le sujet, décrivant la chose en ces termes : chez les femmes dites « fontaines », sous l’effet de la stimulation sexuelle, la vessie, même vide, se remplit de liquide ; liquide qui est ensuite évacué par l’urètre au moment de l’ « éjaculation ». La composition de l’éjaculat est sensiblement similaire à celle de l’urine, bien que moins concentrée. À partir de là, chacun est libre d’y voir ce qu’il veut. Soit du pipi « Canada Dry », soit le produit physiologique d’une excitation intense. Le porno, lui, a choisi son camp et distingue, sans aucune ambiguïté esthétique, l’éjaculation féminine des disciplines urophiles. « Squirt is squirt », fin du débat.

Zone interdite

Il faut dire que l’urine a un statut à part dans le X. Si le sperme et la cyprine sont les produits du plaisir, censés susciter l’excitation du spectateur par analogie, a contrario, l’urine en est la cause, provoquant l’émoi par convention auprès des initiés. L’urophilie est à ce titre la démonstration parfaite du concept de paraphilie, de fétichisme : un acte qui n’a de dimension sexuelle que pour celui qui le trouve excitant. Le pipi n’est source de fantasme que par la symbolique qu’il véhicule : un liquide sale, tabou, et dégradant pour quiconque le répand ou s’en retrouve aspergé. Les plaisirs interdits de la douche dorée sont donc communément associés aux pratiques BDSM, domaine par excellence où le plaisir naît moins de l’acte sexuel en lui-même que du jeu de domination, de soumission ou d’humiliation qui le conditionne.

C’est d’ailleurs aux côté des sado-masochismes divers que l’urophilie et le squirt connurent la prohibition au Royaume-Uni, en tant que « pornographie extrême ». De 2015 à 2019, toutes ces joyeusetés pourtant consensuelles étaient tout simplement bannies des tournages, interdites de diffusion et de possession, au regard du « danger » que représentait de telles visions pour la population. Mais il y a pire encore ; une substance organique universellement censurée dans le X et pourtant copieusement représenter dans le cinéma mainstream : le sang.

Si le premier film d’horreur venu peut s’amuser à tartiner la pelloche de jus de groseille pour le plus grand bonheur de son public de sadiques, la moindre goutte d’hémoglobine fera bannir n’importe quelle scène de cul de l’immense majorité des plateformes de diffusion spécialisées, streaming comme VOD. Symbole de la douleur, de la violence, il est hors de question de suggérer la souffrance dans une séquence porno, quand bien même on s’y fesserait, on s’y cravacherait, on s’y strangulerait, on s’y infligerait les derniers outrages. Eros et Thanatos ne couchent pas dans le même plumard, un point c’est tout. Et tant pis si l’on perpétue là le tabou de la menstruation, condition pourtant incontournable de la sexualité des dames. Et si l’avenir du porn était de respecter les règles ?

L’eau à la bouche

Nous ne saurions conclure cette abondante chronique sur les fluides corporels sans évoquer le plus polyvalent d’entre tous, le plus discret et néanmoins le plus omniprésent. Qu’il soit hétéro ou lesbien, hardcore ou sensuel, le porno ne saurait se passer de salive pour vous mettre l’eau à la bouche. Echangée langoureusement lors d’un roulage de pelle option « salade de langues », appliquée en lubrifiant de fortune sur une vulve quelque peu farouche ou éructée bruyamment à l’occasion d’une gorge profonde particulièrement hasardeuse, les propriétés plastiques de la bave font merveille pour illustrer n’importe quel propos érotique. Par sa viscosité changeante, de la gouttelette limpide au filet gluant, et sa symbolique qui l’est tout autant, du baiser au crachat, elle est le lubrifiant universel du fantasme. Elle en est même, parfois, la condition suffisante ; pierre angulaire de disciplines telles que l’ahegao et le deepthroat. Et l’on se surprend souvent à négliger l’attrait d’un sein glorieux, d’un fessier superbe ou d’un sexe grandiose devant la majesté perverse d’une bouche débordante de désir pavlovien.

Bave, mouille et foutre font définitivement du porno ce qu’il est : plus qu’une mécanique des corps froide et désincarnée, un acte charnel et viscéral qui vide les êtres de leurs énergies vitales. Les fluides ainsi extraits révèlent ainsi l’humanité des performeurs dans toute son organique obscénité.

Titulaire d'une maîtrise en cinéma, auteur d'une Porn Study à l'Université Paris VII Diderot, Clint B. est aujourd'hui chroniqueur de l'actualité porno.

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